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Succube
Incube
gar
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Prologue

10/05/XXXX

"Un enfant de 11 ans a été découvert ce matin sur une plage, la gorge tranchée... Le petit avait disparu depuis samedi soir...". Ana porta la main à son cou et avala péniblement un gargouillis de salive au fond de sa gorge. Bon dieu, se réveiller avec ça dès le matin, il y avait de quoi passer le restant de ses jours au lit pour ne plus affronter ce monde de dingues. Elle appuya sur le bouton STOP du radio réveil, se retourna dans son lit et essaya de retrouver le sommeil. Derrière ses paupières closes, l'enfant avait la gorge bouillonnante de sang et tentait d'appeler au secours... Impossible de chasser cette image, la réalité assaillait le rêve. Il était inutile d'insister pour retrouver le doux creuset des bras de Morphée. La journée commençait mal...Elle se leva péniblement, attrapa un pull qu'elle enfila et se dirigea vers la salle de bains. Elle essaya de se remémorer la soirée précédente, l'auberge où elle avait retrouvé cet homme dont, finalement, elle savait si peu de choses, mais, dans son esprit, c'était le vide... Elle avait dû rentrer seule au petit matin et s'effondrer dans son lit. Se regardant dans le miroir, elle s'aperçut que sa peau semblait éclatante, elle se sentit parcourue d'un frisson que son corps ne connaissait plus depuis longtemps, une extase qu'elle n'espérait même plus ressentir depuis l'opération...
Elle ouvrit la poubelle. Quelque chose scintillait au fond, un truc qu'elle ne reconnut pas tout de suite... Se penchant pour l'attraper, elle découvrit qu'il s'agissait d'une lame de cutter rouillée. Elle ne se souvenait pas avoir jeté ça. Peut-être était-ce son père qui avait fait des réparations dans l'appartement... Elle laissa tomber la lame au fond de la poubelle, mais se rendit compte qu'elle lui avait laissé un liquide gluant sur les doigts, couleur rouille, ou était-ce plutôt du rouge ? Elle porta un doigt à ses lèvres pour savoir quel goût ça avait. C'était une saveur dont elle se souvenait bien : celle du sang.

Chapitre I

Quelques jours auparavant :

04/05/XXXX

Ana Vilpardieu soupira. Encore deux mails dans sa boite aux lettres, les gens semblaient être en mal de communication. Pourtant, elle n'avait jamais rien lu d'intéressant, rien que des personnes paumées qui cherchaient à se faire valoir par l'intermédiaire de leur écran. Pratique, certes, mais cela ne trompait personne, du moins pas Ana. Dire qu'elle s'était connectée pour fuir la réalité, elle la retrouvait chaque soir sur son écran. Cette fois, un dénommé Laudarc lui proposait un rendez-vous au Saturne. Direct. Sans détour. Pourquoi ne pas relever le défi ? Le second mail était de sa copine Neva, qui s'inquiétait enfin de son sort. Ca faisait déjà plus d'un mois qu'elle avait disparu au bras de son "cher et tendre", comme elle l'appelait. En tous cas, depuis que Neva avait rencontré ce type, la vie d'Ana était encore plus maussade. Ils semblaient s'être tous donné le mot pour la rencontrer le même jour... Rendez-vous à la Dame Blanche, 21 heures.

Plus tard, à La Dame Blanche...

"Dis Donc, tu n'as pas l'air en très grande forme... Je vais dire à Dirk de te laisser dormir la nuit !
-Laisse tomber, il a préféré partir quand je lui ai parlé de mon corps cyber. Il a dit qu'il ne voulait pas d'une nana en kit.
-C'est à cause des prothèses qu'il t'a quittée ?
-Si tu veux, mais cyber c'est moins déprimant que prothèse...
-Pourquoi, déprimant ? Ca doit être génial d'avoir un corps aussi résistant ! Quant à Dirk, crois-moi, il ne valait vraiment pas la peine.
-Ouais, je sais. En fait je crois qu'il était jaloux... Bon, tu m'excuses, mais faut que j'y aille...
-Déjà ?
-Rendez-vous.
-Tu vas chez le dentiste ?
-A cette heure-ci ? Non, un mec.
-Quoi ? Tu recommences à frayer avec les humains ? C'est qui ?
-Laudarc.
-C'est pas un nom, ça...
-T'as raison, c'est pas un nom, c'est une anagramme.
-mm, attends, laisse-moi deviner ! L'cradau ?
-Mais non, voyons, Dracula, la créature de la nuit, tu sais bien...
-Ca m'étonnait aussi que tu rencontres des gens bassement normaux. Et alors, il va te mettre de l'huile dans ton corps cyber ?
-Rigole pas, c'est du sang qu'il veut !

05/05/XXXX

Etrange, ce type... Mélange de sagesse et de perversité, vraiment bizarre.
Depuis sa rencontre avec Laudarc, Ana ne cessait de se remémorer leur face à face dans cette boite. Il s'agissait bien d'un face à face, d'une lutte entre deux inconnus (inconnus ? Laudarc lui semblait pourtant très proche...). Il l'avait jaugée de ses yeux sans âge (la seule partie du visage qui reste intacte quand on vieillit), elle était venue... Pourquoi en fait ? Elle n'attendait rien de lui, ses messages étaient bien trop dégentés pour qu'elle s'attende à quelque chose de particulier. Non, elle y était allée par provocation, par ennui, aussi. Peut-être espérait-elle quelque chose, en définitive. Et, peu à peu au cours de la conversation, il avait éveillé sa curiosité... Même pas peu à peu, en fait, dès qu'elle l'avait vu (comment avait-elle su que c'était lui ? Elle s'était dirigée vers lui sans même voir les autres personnes attablées dans le bar de la boite). Leurs yeux s'étaient rencontrés, et voilà. C'était tout. Elle avait senti son regard, insistant et impérieux, dès qu'elle était entrée. Son assurance ne l'avait pourtant pas quittée, elle était allée droit vers lui, s'était assise en face de lui sans un mot, et il avait parlé. "C'est toi que j'attendais." Voix rocailleuse et profonde, il semblait puiser les mots au fin fond de son être, sans effort pourtant, avec une aisance qui l'avait surprise.
"C'est toi que j'attendais." Aucune hésitation. Simple confirmation. Aussi sûr de lui qu'elle l'était, elle, avec les humains. Pour la suite, il lui avait payé un Bloody Mary (décidément, il jouait son rôle de créature de la nuit à fond, mais en y repensant elle ne savait plus réellement si c'était lui ou elle qui avait commandé cette boisson). Bref, c'était comme s'il avait su tout ce qu'elle pensait, comme si sa force intérieure lui permettait de contrôler les gens... Bien sûr, tout cela n'était pas très rationnel, mais elle ne savait plus que penser. De plus, il semblait attiré par elle, mais se limitait aux confins de la chair, là où sa peau à elle constituait la seule limite, le seul repli caché de son être... Combien de fois elle avait espéré, à travers le réseau, fuir la matière pour aller, retourner vers l'humain, vers ce qu'elle n'était plus ! Mais lui s'arrêtait là où la frontière était déjà franchie, où l'affrontement avait déjà eu lieu, oh quelle impatience, quelle attirance elle avait de ce corps, mais lui semblait deviner derrière la peau le câblage de son corps, la volupté inhumaine de ses réseaux, cet enchevêtrement de fils, tuyaux, où le sang ne coulait plus. Comment savait-il ? Etait-il assez animal pour avoir conservé l'instinct de ceux qui reconnaissent les leurs à l'odeur ? Car l'odeur du sang lui faisait défaut. Plus une seule goutte, plus une seule larme ne lui brouillait la vue, elle portait désormais un regard peut-être trop pénétrant sur le monde, mais sans regret pour les humains qu'elle avait laissés derrière...

06/05/XXXX

La Dame Blanche était désert à cette heure. Ana et Neva avaient pris place au fond de la salle. Neva tournait pensivement sa cuillère dans sa tasse de café.
"Comment ça c'est passé, ton entrevue avec... Comment déjà ?
-Laudarc ? mm... Difficile...
-Comment ça, "difficile ?"
-Eh bien, j'ai eu l'impression de me faire sonder, comme s'il lisait dans mes pensées, qu'il connaissait tout de moi. C'est quelqu'un de très étrange, en fait.
-Intéressant... Toi qui trouves les humains toujours si prévisibles et décevants, celui-là va te donner du fil à retordre !
-Ouais, on dirait ! En tous cas je trouve que son pseudo lui correspond tout à fait.
-C'est à ce point-là ? Moi qui pensais que tu n'étais plus faite pour les histoires d'amour !
-Tu te trompes, je veux dire, c'est pas de l'amour, il y a autre chose derrière tout ça, mais ce qui m'inquiète, c'est que je sens quelque chose de plus fort que l'amour...
-Aie ! T'es encore plus atteinte que je le pensais ! Ote-moi d'un doute : ils n'auraient pas oublié de te remettre un cerveau à l'hôpital ? Parce que là...
Ana ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase, elle se leva d'un bond et quitta la Dame Blanche, sans un regard vers son amie médusée.

Ana était rentrée chez elle précipitamment. Elle ne se souciait plus des sentiments des humains, elle, la machine qui ne voulait plus rien ressentir. A quoi bon essayer de communiquer à son ancienne amie ce qu'elle ressentait - elle ne pouvait même pas dire "au plus profond de sa chair" -. Elle se sentait si déprimée... l'évocation que Neva avait faite de l'opération en blaguant sur son manque de cervelle l'avait ramenée des années en arrière, alors qu'elle devait encore traverser les vallées brumeuses pour se rendre à son travail. Elle était toujours trop là, à l'époque, son corps ressentait tellement le froid, l'humidité des fins de nuit, la carcasse de la fourgonnette et le bruit assourdissant du moteur que la musique masquait à peine... C'était comme un rêve à présent, cette fille filant sur les routes désertes, elle la voyait de l'extérieur, l'évoquait comme une image dont elle aurait ressenti toutes les souffrances. Il lui semblait que la nuit régnait sur la vie, avant... Jusqu'à cet éclair éblouissant, ce feu qui lui avait brouillé la vue. Elle avait essayé de dompter sa peur à cet instant précis, cette peur qui provenait du choc qu'elle avait pressenti. La peur devenue trop puissante, elle s'était abandonnée, avait accepté de lâcher prise. Le choc était une démission, c'était abandonner la vie en acceptant la mort. Elle avait gardé la pression sur la pédale d'accélération pour aller à la rencontre des phares. Cela avait été un soulagement de se dire que tout était terminé. Le choc, la panique juste avant le choc. Puis plus rien. Game over.

07/05/XXXX

Ana alluma son ordinateur en espérant y trouver un message de Laudarc. Mais dans sa boîte aux lettres, seule Neva en avait laissé un : "Qu'est-ce qui t'arrive ? Aurais-je blessé ton amour-propre ? (eh oui, on en revient toujours à l'amour !). Tu sais, même les cyborgs ont le droit de tomber amoureux, il n'y a pas de honte à avoir... Je serai au Saturne ce soir vers 22 heures, si le coeur t'en dit."
Décidément, les humains avaient un don pour remuer le couteau dans la plaie. Cela ne valait pas la peine de continuer à se morfondre, après tout, elle aussi avait autrefois agi ainsi, elle comprenait que l'on se laisse emporter par ses bas instincts, c'était si facile de jouer avec les faiblesses d'autrui. Va pour le Saturne. Peut-être Laudarc y sera-t-il ?

Le Saturne

-Excuse-moi pour hier, je n'aurais pas dû évoquer l'opération...
Neva était juchée sur un tabouret, une bière à la main.
-Non, ce n'est rien, je ne devrais pas être si susceptible. Tu vois, on s'imagine toujours qu'avoir un corps non humain, donc plus résistant, doit régler tous les problèmes... Eh bien ce n'est absolument pas le cas. L'esprit veille à te rappeler à ta condition d'humain. Si on avait pu me demander mon avis avant l'opération, je ne sais vraiment pas si j'aurais accepté...
-Quoi ? Tu es en train de me dire que tu aurais préféré mourir ?
-Parfois, oui, je me dis que ça aurait mieux valu. Mais j'avais donné mon corps à la science, j'en paie les conséquences ! Moi qui pensais faire une bonne action en acceptant de distribuer mes organes à des gens qui, eux, s'accrochent à la vie, je me suis bien fait avoir. Ils ont profité de mon "absence" pour s'adonner à leurs expériences...
-Arrête un peu avec ça ! Ca ne sert à rien de te torturer, et puis d'ailleurs, je ne vois pas ce qui ne va pas... Tu as un corps du diable, pas besoin de travailler puisque tu participes à leur projet "un corps vers le futur". Crois-moi, je donnerais beaucoup pour n'avoir qu'à me rendre deux fois par semaine à l'hôpital pour me soumettre à leurs examens, et être payée pour ça en plus !
-Ce dont tu ne te rends pas compte, c'est que je ne suis qu'un cobaye, une nouvelle espèce de rat de laboratoire. Je ne suis plus considérée comme un être à part entière, ils ne s'intéressent qu'à mon corps, ils ne se rendent même pas compte que je souffre d'être encore là après avoir accepté de mourir.
-Ecoute, tu devrais essayer de retrouver ce pour quoi tu vivais, avant...
-Avant, je ne pensais pas à ce qui pouvait m'arriver dans l'avenir. C'était bien plus simple car je laissais le temps faire les choses, je n'avais pas cette impression d'avoir abouti à quelque chose d'immuable. Aujourd'hui je pourrais laisser ma vie aller son cours, et il ne se passerait rien. J'ai l'impression d'attendre la mort chaque jour et que chaque jour est le même, et que la mort seule parviendra à m'arracher à ce cycle infernal.

Neva se taisait. Sur la piste, quelques personnes se défoulaient. La musique n'avait rien de réconfortant, c'était une espèce de bouillie de guitares saturées mélangées à un rythme trop rapide, avec quelques hurlements pour couronner le tout. Inutile de s'attarder ici. Elle se dirigèrent vers la sortie, sans voir la silhouette noire dissimulée dans l'ombre qui semblait comme paralysée sur son siège. D'elle, on n'apercevait qu'un éclat de lumière qui reflétait les couleurs changeantes des spots, et qui provenait d'une bague ornée d'un diamant.

08/05/XXXX

à l'hôpital...

-Tout cela n'a plus aucun sens, docteur !
-Allons, allons, mademoiselle, vous avez eu une chance que le monde entier vous envierait, vous êtes l'aboutissement de siècles d'errance en matière de performances médicales, rendez-vous compte, si cette expérience réussit...
-Non, je ne suis pas une "expérience", justement, je suis toujours un être humain !

Ana se leva du siège et quitta le bureau en claquant la porte. Elle ne voulait pas craquer devant cet homme, elle n'aurait pas dû se rendre à l'hôpital, on la considérait comme une créature sortie du roman de Mary Shelley. Et puis il l'avait poussée à bout, bon dieu, se revendiquer comme un être humain, quelle idiote ! Tiens, ça lui rappelait le film où l'un des personnages disait qu'il n'était pas un numéro. Elle s'imagina déclamant devant la caméra "Je ne suis pas un monstre, je suis un être humain !" du ton le plus désespéré... Ridicule.
Il était temps de mettre fin à tout cela.

09/05/XXXX

Je suis retournée voir la mer, cela faisait si longtemps que je ne m'étais pas laissée emporter par les flots tumultueux. Pourtant, elle m'a semblée froide et distante, aucunement compatissante... Autrefois, quand j'assistais au spectacle d'une tempête, je ressentais comme un réconfort d'être ainsi malmenée par les éléments, comme si la mer et moi nous étions comprises et que les vagues répondaient à mes angoisses, c'était une sorte de catharsis : la tempête me permettait de me vider de la violence que je contenais à l'intérieur de mon corps. Mais aujourd'hui, plus de communion avec les éléments. Je dois me battre seule contre mes instincts violents, sinon je sens que je vais devenir le monstre pour lequel on voudrait me faire passer... Dracula contre Frankenstein, quelle ironie !

Le même jour, plus tard...

Il m'est arrivé quelque chose de totalement inattendu ! Installée au coin du feu dans l'auberge, j'essayais de mettre de l'ordre dans le chaos de mes pensées, quand j'ai senti sur moi un regard insistant. Laudarc était là ! Juste derrière moi, attablé, seul, devant une carafe de vin... Il semblait m'observer et attendre que je me retourne, sans la moindre intention de venir vers moi. Du coup, je me suis levée et lui ai demandé s'il voulait bien m'offrir un verre. Il a eu un sourire que j'ai encore du mal à décrypter, un mélange de satisfaction et de cruauté. Nous avons très peu parlé, je crois qu'il avait comme moi un désir au corps que, cette fois, il n'a pas refoulé. Nous sommes montés dans sa chambre, et... Je m'en veux d'avoir tant bu, ce vin a dû effacer mes souvenirs. Tout ce qu'il me reste de cette soirée est un goût indéfinissable de quelque chose de vital, comme si Laudarc m'avait donné ce qu'il me manquait depuis longtemps : le goût de la vie.
Image : Myriam

Chapitre II

06/05/XXXX

Quelque part au coeur de la ville nouvelle d'Eta Carina...

A l'heure où les araignées tissent leur toile, je bois le sang des animaux de boucherie. L'abattoir jouxte ma maison, et chaque soir le veilleur de nuit me procure ma dose. C'est un accord que nous avons passé il y a bien longtemps, alors que, jeune employé, je l'avais effrayé en me coiffant d'une tête de bœuf qui dégouttait de sang. Il avait hurlé de terreur et, au moment où il sortait son flingue, je m'étais découvert. Partant d'un rire démoniaque pour lui faire prendre conscience du ridicule de sa position, je l'avais saisi aux épaules et plaqué contre le mur. "Que me voulez-vous ?", avait-il bredouillé. Ne le lâchant pas, je lui avais exposé ce que j'attendais de lui : discrétion et soumission... Il lui suffisait de me fournir du sang, en échange de quoi je promettais de ne jamais plus toucher à un seul de ses cheveux. Lui ne devait parler à personne de ce petit manège, sinon... J'avais eu de la chance, car il était suffisamment jeune et impressionnable pour que je puisse me fier totalement à lui. Ainsi, quand les victimes se faisaient rares, j'étais assuré de trouver ma pitance tous les soirs.

De l'abattoir, je rapporte parfois des trophées que j'expose dans ma demeure. J'ai confectionné un bougeoir à l'aide d'un crâne de mouton. La lumière lui sort des yeux, c'est une lueur douloureuse, le silence qui s'instaure autour de ce regard impose le respect. Je peux ressentir l'angoisse qui fut la sienne et qui alla croissant entre le moment où on l'avait poussé dans le camion qui devait le mener à l'abattoir et celui où il avait sentit la vie le quitter. Sous la peau, dans les os, le chaos... Parfois, baisser la tête m'est douloureux, cela signifie abandonner le combat, courber l'échine et attendre que le couperet tombe. J'ai l'instinct des animaux, toujours aux aguets, prêt à bondir... Cette nuit, je n'ai trouvé qu'une nourriture pauvre pour apaiser ma faim. Je me sens pourtant revivre, plus vigoureux qu'en ces temps fastes où l'on pouvait tuer sans vergogne. La chair, son odeur, sa souplesse, sa chaleur m'enivrent. Quant à cet être, jamais je n'aurais envisagé qu'un humain puisse m'attirer autant. Qu'a-t-elle donc de si profondément touchant ? Pourquoi ne lui ai-je pas déchiré le cou depuis le début ? Quelque chose me retient, je sens confusément que le sang qui coule dans ses veines a un autre goût, une autre saveur que tout ce qui m'a nourri jusqu'à présent. Je sens que, comme moi, elle est plus esprit que matière, moins humaine que tous ceux que j'ai croisés au cours des siècles. Quelle est donc cette nouvelle forme d'humanité qui mêle sensualité et cruauté ? Celle qui ne devait être qu'une nouvelle proie se révèle un objet d'étude extrèmement intéressant... Je me sens revivre les premiers printemps où l'homme s'éveille de son sommeil d'enfant... Et si je redevenais humain ? Et si cet être avait la capacité de me faire éprouver des sentiments ? Bon sang, je suis en train de m'attendrir sur une créature qui n'en vaut probablement pas la peine... J'aurais dû lui régler son sort dès le premier jour, il me faut m'en débarasser d'une manière ou d'une autre. Pour cela, je dois tout d'abord découvrir qui elle est en réalité, percer le secret qui la rend si attirante et l'anéantir enfin. Les humains ne valent pas la peine que l'on s'attarde sur eux, et j'ai déjà perdu assez de temps avec celle-ci.

Dans la nuit du 06 au 07/05

J'aime la lueur de l'écran qui brille dans la nuit, elle berce la pièce d'une grisaille dans laquelle tout semble se concentrer, on dirait un de ces trous noirs qui hantent l'espace et aspirent toute la lumière. Je viens de faire une découverte intéressante grâce aux fichiers de l'hôpital d'Eta Carina dans lesquels j'ai pu pénétrer (il faut bien s'adapter aux temps nouveaux, d'après la Commission de Lutte contre les Hackers, je suis parmi les plus redoutés). Les humains sont décidément incorrigibles ! Ils voudraient avoir un corps à l'épreuve du temps, privilège réservé, comme chacun sait, aux vampires. Voilà qu'ils se sont mis en tête de renouveler leurs organes quand ceux-ci sont défectueux. A l'aide d'incubateurs, de clonages et de transplantations d'organes artificiels, ils tentent de défier le temps. Cette fille est issue de cette nouvelle technologie. Elle a eu un accident qui ne lui a laissé que le cerveau intact : tout le reste était écrabouillé sous la tôle... Elle a donc été la première humaine à bénéficier d'un corps entièrement recomposé à partir de pièces détachées. Tout cela serait extrêmement banal si, comme d'habitude, on lui avait transplanté des organes provenant d'humains (ceux des pays pauvres, par exemple, sont une source inépuisable pour les pays riches en manque), ou encore de porcs transgéniques. Mais cette fois, le corps étant à recréer entièrement, ils ont tenté le tout pour le tout : un corps entièrement artificiel qui, du coup, peut se passer de sang... (cette expérience a été effectuée dans le plus grand secret, histoire de ne pas défrayer la chronique si jamais elle venait à mourir). Finalement, elle n'est rien de plus qu'un assemblage d'ustensiles, voilà pourquoi je ne pouvais la consommer. Quelle ironie que je sois tombé sur le seul être humain dont le corps pourrait égaler le mien !

08/05/XXXX

Ville nouvelle d'Eta Carina

Que de précautions inutiles pour garder secrète cette nouvelle expérience ! "Un corps vers le futur", ne rien dévoiler si elle venait à mourir ? Patience... Je vais aller au-delà des recherches des scientifiques : ils ont tenté de redonner vie à un corps organique en remplaçant les organes par des matériaux artificiels. Moi, je vais tenter le contraire : rendre la mort à ce corps artificiel en lui insufflant le goût de la vie organique, le goût du sang... Je ne sais si celui-ci va enrayer les rouages ou bien rouiller toute cette ferraille dont son corps est fait, mais une chose est sûre : elle ne survivra pas. D'ailleurs, d'après la conversation que mes sens aiguisés m'ont permis d'intercepter, la mort sera la bienvenue, chère Ana, les trois lettres qui forment ton nom s'effaceront si facilement, personne n'entendra parler de ton expérience avortée, tu ne représenteras qu'un échec pour la science humaine, un de plus. Pauvres idiots, pantins dérisoires, jamais vous ne parviendrez à combattre la mort. Le cadavre d'Ana ne vous sera plus d'aucune utilité dans votre vaine quête d'immortalité. Moi seul la possède ! Ses organes sont moins nombreux mais plus rapides que ceux d'un corps humain. Les besoins que celui-ci a, elle ne les a pas. Etrange créature qui, comme moi, est parvenue à un état de vie dénué de besoins vitaux. Qu'est-ce qui pourrait la détruire ? Il me faudra court-circuiter ses réseaux, simple opération mécanique...

Epilogue

11/05/XXXX

A l'hôpital...

-C'est absolument incroyable ! Il faut immédiatement faire part au monde entier de la réussite de notre expérience...
-Une réussite ? Vous voulez dire un chef d'œuvre ! Nous avons permis à un corps humain de se régénérer à l'aide d'organes artificiels, cela dépasse l'entendement !
-Certes, d'ailleurs nous allons devoir faire des examens approfondis pour en savoir plus, comment le sang peut-il à nouveau circuler dans un organisme qui était programmé pour fonctionner sans la substance vitale commune à tous les êtres humains ?
-Les examens nous apprendront certainement le secret de notre succès... En attendant, convoquez la presse, nous allons montrer au monde entier ce dont la médecine est capable. Appelez mademoiselle Vilpardieu, elle est en salle d'attente... Et sortez-moi son dossier, nous exhiberons les photos de l'accident !
-Sans compter que des millions de personnes vont pouvoir profiter de notre découverte spectaculaire, mes amis, l'humanité est en route pour l'immortalité !

12/05/XXXX

"Un deuxième cadavre a été découvert non loin de l'endroit où le corps du petit de 11 ans avait été trouvé. Il s'agit d'un homme âgé dont le corps semble s'être vidé de son sang... L'homme pourrait être le meurtrier du jeune garçon. Selon le rapport d'enquête, il se serait donné la mort après avoir égorgé sa victime. Afin de procéder à l'identification du corps, la police recherche toute personne pouvant fournir des renseignements sur cet individu, qui portait au doigt une bague ornée d'un diamant d'une valeur inestimable."
Ana éteignit la radio. Ces histoires sordides ne la révoltaient plus, elle se sentait si bien depuis sa deuxième entrevue avec Laudarc, si détachée de tout... La seule chose qui la tourmentait était de ne pas avoir de ses nouvelles, et puis ces pertes de mémoire quand elle sortait la nuit, mais finalement, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

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