tete
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Succube
Incube
gar
gar
.

Je sais que je n'en ai plus pour bien longtemps parmi vous. Mais il faut que je laisse une trace, il faut que je raconte ce qui m'est arrivé et pourquoi je suis ce que je suis aujourd'hui.
Comparses d'infortune, je vous abandonne à votre sort mais je serai toujours là, jamais bien loin. Comprenne qui pourra...

Chapitre 1 : Le Raté, La Goth et Le Pirate

Quand est-ce que ça a commencé ?... heu... Y'a trois-quatre mois à peu près.
Enfin, ça, c'est pour le premier virement. Ca ne pouvait tomber mieux en fait. On venait de reprogrammer le code de la serrure de ma domocellule, pour cause de retards de paiement... Ca avait le mérite d'être efficace. La cellule a beau faire moins de quatre mètres cube et être clonée à plus de cinq mille exemplaires dans ce foutu méga-building qu'on appelle la Ruche, c'est toujours désagréable de se faire refuser l'entrée de son petit chez soi... surtout quand le bakchich à verser pour récupérer les affaires laissées à l'intérieur fait pratiquement le prix du loyer... Mais je m'égare. Je ne sais plus à combien s'élevait le premier virement. C'était un sacré joli paquet de crédits ; ça, en tout cas, je m'en souviens bien.
Le premier truc que j'ai fait, c'est d'aller prendre directement un aller sans retour au Blue Moon avant que l'on ne vienne me réclamer la somme probablement versée par erreur sur mon compte bancaire.
La vocation première et officielle du Blue Moon est d'empoisonner sa clientèle avec un tord boyau proche de la soude caustique -et la deuxième et officieuse- d'attirer un maximum de crapules de toute la Conurb Ouest, deux missions qu'il réussit très bien.
J'en suis sorti trois jours après avec la plus grosse gueule de bois de ma carrière de soulographe, les deux yeux pochés et trois dents déchaussées et surtout forcé de constater que puisque personne ne s'était manifesté, c'est que le virement n'était peut être pas une erreur de transaction.
Au contraire, puisque ça a continué ainsi au rythme d'un par semaine sans que rien ne me soit réclamé. Enfin... rien de très explicite. Mais j'ai rapidement compris que ce n'était quand même pas complètement un cadeau du ciel.
Le premier contact survint trois semaines après le premier virement. C'était un simple mail intraçable avec pour adresse de réponse un forum de discussion public assorti d'une clé de cryptage. Il ne contenait qu'une adresse, deux noms et ce qui semblait être les deux pseudos correspondants :

Domocellule 3904 SECT. 6777 BLOCK 29 CONURB OUEST
Doane V. et Brend P. aka Dr. Muddz et PhylZa.
Je n'ai pas eu loin à chercher... Je connaissais déjà Dr. Muddz de réputation depuis pas mal de temps.
C'était un hacker de tout premier choix. Une vraie pointure, incontournable dans le milieu.
Il avait apparemment décidé de se faire oublier pendant quelques temps avec PhylZa, une artiste gothique à moitié déjantée.
Jusqu'à fin octobre dernier... Comme je le lisais dans une banque d'archives peu protégée, c'est leur voisin de pallier du 3903 qui les avait découverts le premier. Attiré dehors par les baisses de tension intempestives du secteur et un brutal silence succédant à un violent tumulte dans la cellule voisine, il avait été heurté par un jeune Goth qui s'enfuyait en hurlant comme un damné. Et c'est en jetant un coup d'œil dans la cellule précipitamment abandonnée qu'il avait découvert les dépouilles toutes chaudes. Encore reliés par neuroport à leur console, les yeux révulsés et le visage figé dans une expression proche de ce qui semblait être une terreur absolue... N'aurait été l'hémoglobine qui gouttait de l'oreille de la jeune fille, il aurait cru être tombé sur un de ces couples défoncés à la K-Liss, cette foutue dope de bas étage qui circulait pas mal dans le quartier, comme il l'expliqua plus tard à l'inspecteur qui prit sa déposition.
Le temps que la patrouille anti-émeute chargée de la surveillance du bloc arrive, les cadavres avaient déjà été allègrement délestés de leurs implants et la cellule retournée par tout le voisinage. Aucun bakchich n'ayant été versé, l'affaire fut aussitôt classée comme "décès par accident domestique"...
L'accident fut cependant assez largement relayé dans les réseaux parallèles. C'est d'ailleurs comme ça que j'en avais, à l'époque, vaguement entendu parler. Manifestement, certains y avaient déjà flairé quelque chose de pas très net.
Ces quelques infos me firent pressentir qu'il était temps de justifier les crédits qui venaient redonner une santé à mon compte plutôt sous-alimenté ces derniers temps...

Dr. Muddz était, comme tout bon hacker qui se respecte, intraçable et plus hermétique qu'un coffre fort. Je commençais donc par PhylZa qui semblait frayer pas mal avec les affreux du Block 29, des Goths.

Au cours des dernières années, j'avais eu l'occasion de fréquenter quelques personnes que je savais pouvoir me mettre sur une bonne piste. L'un deux me fila assez rapidement rancart à ce qui se trouvait être le Q.G. des amis de PhylZa, une sorte de discothèque qui répondait au doux nom de La Tronçonneuse.
La boîte se trouvait dans l'aile d'une usine désaffectée située près de l'ancien port industriel de la Conurb. Cet ancien squat comptait pour clientèle une bonne partie des artistes et personnalités du réseau parallèle gothique les plus en vue du moment.
Une fois franchis les barrages filtrants des cerbères de la sécurité, des brutes épaisses bourrées d'implants militaires illégaux et au sourire de débile profond, on accédait enfin à l'entrée de la Tronçonneuse. Le couloir se déroulant derrière la lourde porte blindée du bâtiment était parcouru de nombreux écrans muraux ou pendant du plafond qui offraient au nouvel arrivant un curieux mélange de vidéos hardcore et de plans tournoyants de la salle principale de l'établissement. Celle-ci était entièrement ceinturée par le bar où officiaient des égéries clonées au teint spectral toutes de noir vêtues. La K-Liss devait être une habituée des lieux, au vu des nombreux sachets brillants abandonnés sur le comptoir.
Je me rappelle m'être dit que le spectacle venait autant du public que des nombreuses scènes où se produisaient les groupes, du bio-indus pour la plupart. Inutile de préciser que le noir est la couleur du fan club local et que je constituais presque une attraction, tant ma dégaine de "looser au fond du trou" faisait tache dans le décor. Mais bon... Je n'étais pas venu là pour me taper une sex-simstim avec la succube du coin.
Et c'est entre un beuglement d'électrorgue et deux décharges de boîtes à rythme que je réussissais finalement non sans force hurlements et gestes, à extorquer quelques juteux renseignements à mon contact. Il m'apprit ainsi que le rapport légiste classé confidentiel fut diffusé sur des réseaux privés suite à une indiscrétion dans l'ordinateur du médecin chargé de l'examen des corps.
C'est là que ça devenait intéressant... Ce dernier soulignait la liquéfaction des lobes cervicaux à proximité de l'implantation des neuroports ainsi que la présence inexpliquée de très fortes doses de silicium dans le sang des deux macchabées. De larges taches de dépigmentation épidermique s'étirant du sommet du crâne jusqu'au bassin des victimes étaient également relevées. Autant de détails qui me firent penser que je tenais le bon bout (à vrai dire, je me sentais d'une puissance de logique exceptionnelle...).
Moyennant quelques crédits supplémentaires, il me donna également un hologramme en buste de l'artiste, réalisé peu de temps avant sa mort.
Je dois reconnaître que c'était une foutue belle plante... Pas étonnant que le-dit Dr. Muddz se soit entiché d'elle. De profonds yeux sombres rehaussés de longs sourcils noirs tranchant sur un teint d'albâtre conférait à cette, déjà délicieuse créature, une impression d'innocence grave qu'un sourire presque carnassier affichant deux longues canines effilées venait joyeusement déchirer. Sur le dos des mains se dessinaient de légères cicatrices dues à une ancienne implantation intra-dermique de ce qui avait dû être des griffes rétractables ou un truc dans le style. Je dénotais également deux neuroports et un implant oculaire d'excellente facture sans compter ses canines en mono-carbone et sa greffe de peau couleur poly-cocaïne. Il me précisa enfin que cette chère PhylZa était la fortunée fondatrice du collectif des Adeptes de la NeuroRéalité, une obscure mouvance gothique qui rassemblait des fanatiques de la Matrice. C'est d'ailleurs là qu'elle y aurait rencontré le hacker. Je ne pus en savoir beaucoup plus sur ce groupe d'allumés.
Evidemment je ne pouvais pas en rester là... A vrai dire, je n'avais pas trop le choix. Le mec qui s'amusait à aligner les crédits sur mon compte voulait sûrement autre chose qu'une notice mortuaire détaillée et jusqu'à présent, c'est ce que j'avais de mieux à lui offrir...
C'est comme ça que j'ai replongé dans cette foutue Matrice... et pas pour une promenade de santé évidemment...

Chapitre 2 : Plongée en Apnée

Mon plan d'attaque était simple, pour ne pas dire autre chose.
La clé de cette affaire résidait sans doute dans la découverte de ce que manigançait le défunt couple au moment de leur 'accident'. Et pour ce faire, je ne voyais qu'un moyen : aller fouiner autour de la bande d'allumés de la cafetière qui se faisaient appeler les Adeptes de la NeuroRéalité.
Mouais... J'aurais préféré trouver une autre solution mais j'étais plutôt en manque d'inspiration. Et puis après tout, les Goths, ils ne sont pas si méchants que ça. Ils ont l'allure de cadavres ambulants, OK - au point qu'il semble parfois n'y avoir que l'odeur de putréfaction qui les en distinguent - mais mis à part ça... Ils ne sont pas pires que mes collègues du Blue Moon ou mes voisins de domocellule.
Y'a que leur musique, en fait. Là, je fais un blocage - c'est physique. Elle me rappelle à chaque fois celle que j'entends se déchaîner dans le trou noir qui me sert de crâne après une nuit sous acides, juste lorsque j'ai la tête au dessus des bidets, une supernova entre les deux oreilles, et que je me promets de ne plus recommencer. Mais ils ont l'air d'aimer ça, allez comprendre...

Au prix de quelques soirées à la Tronçonneuse, de quelques milliers de crédits et d'une plongée en apnée dans le milieu goth, je finissais au bout de quelques jours par réussir à en savoir assez sur cette mystérieuse NeuroRéalité. J'y découvris que ses adeptes vouaient un véritable culte à la Matrice.
Prières, prosternations, consommation de produits hallucinogènes et ''offrandes'' de programmes informatiques psychédéliques de leur conception lancés à travers le réseau constituaient leur passe temps principal. Tous les moyens étaient bons pour tenter de communier avec l'esprit de la Matrice en qui ils voyaient une véritable entité vivante. Cette vieille légende urbaine était sûrement dans le top 3 des âneries récupérées et proférées par tous les groupes de zinzins de la planète, entre l'histoire des petits hommes verts et la résurrection d'Elvis.

Il ne me fallut bien longtemps pour conclure que dans leur risible quête de l'Etre Suprême, les deux tourtereaux avaient succombé par overdose d'une nouvelle drogue de leur création aux retombées non testées. Une fois noyée dans quelques chopines ma dernière once de conscience professionnelle, je postais un laconique et définitif compte-rendu crypté de mes investigations sur le forum de discussion mentionné dans le premier mail de mon employeur. J'en profitais également pour changer mon adresse de courrier électronique et m'apprêtais à oublier rapidement cette banale histoire à coup de larges coupes franches dans mon joli pécule facilement gagné.

Mais lorsque mon généreux mécène se manifesta de nouveau, je me vis contraint de revoir mes projets pour les prochaines semaines à la baisse et me débarrassais du sourire d'autosatisfaction crétin que j'affectais depuis quelques jours.

Cette deuxième prise de contact se manifestait sous la forme d'un mini datadisc anonyme livré par un de ces coursiers qui reçoivent leurs commandes sur la Matrice et ne savent jamais rien de leurs commanditaires. Mais le contenu n'avait cette fois-ci, rien de très banal.
Je découvris ainsi, s'étalant de façon presque monotone sur plusieurs pages, la liste exhaustive de toutes mes intrusions dans des réseaux étatiques, industriels ou militaires, de toutes mes violations au quotidien de la stricte propriété électronique et ce, depuis que j'ai l'âge d'avoir une console entre les mains. L'ennui, c'est qu'il n'y a pas le dixième qui m'a été officiellement attribué et que je suis le seul à pouvoir ainsi toutes les lister. Chose que je n'ai, et pour cause, jamais faite. De quoi m'envoyer à l'ombre pour au moins trois générations. Forcément, ça fait réfléchir. Et le message est très bien passé... S'il m'avait envoyé cette liste, c'est que rien ne l'empêchait d'en faire une copie à mon nom au premier pseudo chasseur de primes du coin. Lâcher à une corporation le nom de celui qui l'a délestée de documents hautement confidentiels, ça peut rapporter un joli paquet de crédits à la balance et un gros tas d'ennuis à l'indiscret... J'ai vu des confrères en ressortir plus légers d'un membre ou deux quand ils étaient chanceux, dans plusieurs sacs quand ils ne l'étaient pas.
Apparemment, ma conclusion n'avait pas l'air d'avoir beaucoup plu et mon employeur ne partageait pas ma conception du travail bien fait.

Après deux jours à hésiter entre filer en vitesse loin de ce coin ou reprendre du service, j'optais finalement pour la seconde solution, n'appréciant que peu l'idée de me faire traquer pour le restant de mes jours par une bande de desperados à la solde d'une corporation rancunière.
Je me fendais d'un mail présentant de maigres excuses et signifiais énergiquement ma reprise en main de l'enquête.

Les virements de crédits sur mon compte reprirent le lendemain même.
Puisque les deux amoureux s'étaient fait sauter les plombs en surfant sur la Matrice, je décidais de tenter ma chance sur le lieu de leur dernière pérégrination virtuelle. J'avais le mince espoir de retrouver leurs traces à partir des innombrables fichiers enregistrant les activités de quiconque naviguant dans les méandres du réseau. Leur dernier surf datant déjà de quelques mois, la tâche ne fut pas aisée, d'autant que Muddz avait pris soin d'effacer systématiquement derrière lui les traces de leur excursion.
L'emploi intensif d'agents intelligents de traque, ces petites merveilles de technologie militaire ainsi que quelques discrètes visites de courtoisie dans les archives de la police ne furent pas inutiles.
Après quelques semaines infructueuses, je réussissais enfin à m'accrocher à leurs basques.

Mes jours et nuits ne furent dès lors plus rythmés que par mes rebonds d'une infinie à l'autre de la Matrice, explorant mille et une possibilités et m'égarant en de longues errances hypnotiques, lorsque, bercé par le flux sans fin des octets, la fatigue me terrassait. Je partageais mes rares moments déconnectés du réseau entre d'agités assoupissements et de brefs allers-retour au fournisseur de speed local - hagard, les cheveux gras et en bataille, à peine capable d'aligner plus de quatre ou cinq mots par phrase.
Je perdais 12 kilos en quatre mois et gagnais une agoraphobie paranoïde et deux ou trois troubles obsessionnels du comportement au change.
Je traversais d'abord les premières strates externes surpeuplées des villages communautaires virtuels et continuais mon chemin sans m'arrêter devant les vitrines aux couleurs criardes des marchands de sexe en ligne et autres cybercommerçants de tout poil qui investissaient sauvagement les zones périphériques du second niveau. Ceux-ci laissaient ensuite progressivement place aux enseignes plus sobres qui précédaient les zones d'affaire et de finance facilement identifiables aux gigantesques buildings virtuels des corporations régissant le monde à coup d'investissements et de tractations économiques plus ou moins frauduleuses. C'est là que s'affairaient jour et nuit des armées de bureaucrates et fonctionnaires anonymes par le biais de leur représentation virtuelle.
A mesure que ma filature s'affinait, mon chemin s'enfonçait vers le cœur de la Matrice, traversant les multiples couches du réseau et flirtant avec les milliards de données qui filaient aux quatre coins du monde pour des destinations inconnues.
Le noyau central était enfoui dans un enchevêtrement de barrages de plus en plus filtrants interdisant à quiconque de s'approcher. Mais la fin de mon voyage se situait quelque part à l'intérieur et il me fallait continuer, je n'avais pas vraiment le choix.
Les premières barrières étaient franchissables avec un passe-droit que je mis relativement peu de temps à concevoir. La suite se révéla par contre autrement plus scabreuse.
Une part non négligeable de mon capital me permit de m'allouer temporairement les services de plusieurs bandes de pirates alléchés par le gain. L'objectif était de mobiliser au maximum les agents électroniques de surveillance pendant que je tentais des passages en force à l'autre bout du système, espérant que mon infiltration serait noyée dans le tumulte. Ces multiples opérations de diversion à divers endroits stratégiques m'accordaient quelques précieuses secondes me permettant d'effacer les traces de mon passage et de laisser des portes dérobées pour mes prochaines visites. J'ignorais comment Muddz s'y était pris mais à chaque nouvelle avancée de ma part, je finissais par découvrir de maigres indices de son passage m'indiquant clairement que le hacker avait toujours plus profondément pénétré les systèmes de protection. Jusqu'où, il me restait à le découvrir, et la suite ne me disait rien qui vaille.
Au fur et à mesure de mon avancée vers le cœur du système, je fus également forcé de constater que mon état de santé se dégradait de façon inquiétante. La fatigue et le stress n'arrangeaient pas les choses. Ma consommation de speed avait pratiquement doublé et je savais que mon corps accusait durement mes quasi 20 heures quotidennes de surf sans décrocher une seule minute. J'étais de plus en plus souvent pris de crises hallucinatoires et je sentais mes cheveux rester pratiquement par poignées entre mes doigts lorsque je me repeignais d'un geste automatique.
Je sentais cependant confusément que je n'étais plus très loin du but et c'est sans doute ce qui me poussait à continuer. Mais j'avais surtout découvert que ma filature n'était désormais plus qu'un prétexte.
L'excitation fièvreuse que me donnait le fait de savoir que j'approchais chaque fois un peu plus du centre de la Matrice, le coeur virtuel de ce monde réel auquel je n'avais jamais voulu appartenir et dans lequel je ne m'étais jamais senti à ma place, me dévorait véritablement. J'étais entrainé dans une spirale infernale de laquelle je ne pouvais ni voulais sortir.

Chapitre 3 : 'Changez pas, vous êtes parfaits...'

Je crois que ma première rencontre avec Elle survint peu de temps après.
Les multiples actions de sabotage et autres assauts kamikazes de mes acolytes avaient fini par provoquer un affolement des systèmes de protection et entraîné plusieurs pannes simultanées dont je profitais allègrement. Et c'est dans la confusion générale qu'Elle m'apparut tandis que je filais à travers les mailles du réseau. Je fus d'abord ébloui par une lumière incandescente qui me vrilla le crâne avant qu'une vague forme humaine ne commençe à se dessiner en face de moi. Je voyais peu à peu les courbes d'une silhouette féminine se préciser à mesure que mes yeux s'habituaient à la luminescence. Les traits de son visage m'apparurent alors de plus en plus distinctement.
Je crus tout d'abord être de nouveau en proie à une de mes crises hallucinatoires précisément au moment où je m'en serais bien passé. Sauf que cette apparition devenait plus réaliste que tout ce que j'avais jamais vu et qu'elle s'approchait de moi sans que je ne puisse rien faire contre. J'étais comme paralysé, ne contrôlant plus mes membres, réduit à l'état de serpillère humide.
Les cheveux blond platine coupés à hauteur des épaules, le visage régulier aux traits fins, des dents blanches pas vraiment régulières aux canines pointant légèrement vers l'avant qui conféraient encore plus de charme à son sourire franc. Les yeux couleur de mer en tempête, vert foncé ou bleu peut-être, je ne savais pas vraiment... Je me plongeais dans son regard, captivé ou perdu, un sourire d'extase flottant sur mes lèvres.
Je la reconnaissais maintenant... Elle était là, plus belle que jamais, celle qui habitait mes rêves et mes cauchemars depuis plusieurs mois... Cette présence que je sentais tout autour de moi lorsque mes hallucinations me terrassaient encore et encore.
Lorsqu'elle me prit la main, je sentis de très loin mon sphincter lâcher d'un coup, là-haut, à des milliers d'années lumière, dans ce qui me servait d'enveloppe corporelle, assis sur mon canapé dans cet état végétatif propre aux cyberconnectés. Je devinai l'urine chaude couler lentement le long de la jambe, pire qu'un vieil incontinent disjoncté mais continuai à sourire béatement.
Elle m'entraîna dans une sarabande effrénée, où nous rebondissions sur les paquets d'informations, franchissant d'un pas allègre les dernières protections du système, tout en improvisant une valse folle où nous tournoyions sans fin en riant à gorge déployée. C'était à la fois merveilleux et effrayant mais il me semblait n'avoir vécu jusqu'à ce jour que pour connaître ces moments de joie intense et de liberté infinie.

Après ce qui me sembla être des jours entiers d'euphorie mais qui ne dura, qui sait, peut-être que quelques secondes seulement, nous finîmes par nous éloigner du tumulte étourdissant de la vie électronique et des crépitements des octets en pleine activité et arrétâmes notre course dans ce qui se trouvait être l'hypercentre de la Matrice, le noyau du tout informatique, la clé de voûte du système d'informations régissant le monde d'aujourd'hui et de demain.
Elle m'enveloppait de sa présence et semblait porter le monde entier en elle, c'était fascinant et je sais qu'aucun mot ne pourra jamais traduire ce que je ressentais en la regardant.

Sa voix me pénétra alors tout entier et je bus avec délectation ses paroles m'expliquant ce que j'avais plus ou moins deviné dès sa première apparition. Mi-humaine, mi-logicielle, son monde était celui des réseaux informatiques. Sa naissance, le fruit de l'intrusion réussie d'un homme et d'une femme dans le cœur de la Matrice, son foetus...
Le couple n'y avait pas survécu, succombant sous les assauts de la Matrice tentant dans un ultime sursaut défensif de les incorporer dans son univers.

Ici bas, les années comptaient pour des secondes, filant à la vitesse du monde dans lequel elle évoluait. Elle n'avait dès lors plus vécu que dans l'attente de celui qui viendrait la rejoindre un jour pour partager son quotidien et jouir des combinaisons infinies de puissance et de plaisir qu'offrait le réseau des réseaux... pour qui savait le maîtriser. Elle m'avait choisi, insignifiant anonyme parmi des milliards d'individus, parce que j'étais celui qui, à ses yeux représentait le plus la société que ses géniteurs avaient abandonné. Un peu glorieux mélange de désabusement et de matérialisme, creuset des dérives humaines que sont l'égoïsme, la cupidité et la solitude, l'archétype du personnage désabusé qui s'accroche à des semblants de principes, intelligent mais fragile, fier mais corrompu... Un habile et sinistre cocktail de mon univers incarné en une seule personne.

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Je sais déjà que je ne vous reverrai plus, en tout cas pas comme vous l'imaginez. Lorsque vous découvrirez mon corps, ce ne sera plus qu'une coquille vide bourrée de silicium que j'aurai déjà quittée depuis longtemps. Mais je ne regrette rien, au contraire, le meilleur reste toujours à venir...
A plus, peut-être, au détour d'un... 01111011 10111101 11100010 01000110 01011011 10111101 11100010 01000110 01011011 10111101 11100010 01000110 01011011 10111101 11100010 01000110 01011011 10111101 11100010 01000110 01011011 10111101 11100010 01000110 01011011 10111101 11100010 01000110 01011011 10111101 11100010 01000110 01011011 10111101 11100010 01000110 01011011 10111101 11100010 01000110 01011011 10111101 11100010 01000110 01011011 10111101 11100010 01000110 01011011 10111101 11100010 01000110 01011011

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